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Les plaisirs avilis


De azurlys VERSION CORRIGEE :, le 22 novembre 2007 à 12:54

A propos de "Nana", le texte développé par Impétueux est excellent, et il est bien difficile d'y ajouter quoi que ce soit. Cependant, il faut peut-être souligner que si l'ensemble est proche de Zola, je ne suis pas sûr que l'auteur y aurait retrouvés ses petits.

En effet, si le ton de la "qualité française" est mise convenablement au service du sujet, avec un soin esthétique attentif et une très bonne reconstitution de l'époque Napoléon III, il est bon d'ajouter que le réalisateur voyait sans doute son interprète-titre avec les yeux de l'amour, et tout comme pour "Madame du Barry" l'année précédente, il est patent que le ton général s'écarte de l'esprit de Zola (tout en restant proche du fond), et fournit une image déformée de l'héroïne en l'approchant du mythe érotique de Martine Carol, telle qu'elle en était le véhicule à l'époque.

Nana ne porte plus ici, me semble-t-il, l'écrasante hérédité sociale de Coupeau et Gervaise, mais devient une brave fille, plutôt sympathique, même si ses appétits d'hommes et de respectabilité montrent bien le souhait de revanche sociale, pour sortir du monde modeste écrasé par la révolution industrielle et le triomphe d'une bourgeoisie sans complexes. Mais le coté vénéneux de Nana, qui porte la mort et le désespoir chez les hommes n'en est plus ici l'allégorie, et en laisse une image édulcorée. Chez Zola, Nana est presque une veuve noire, par revanche sociale, sans doute, parce qu'à l'époque les femmes de conditions modestes, mais aux ambitions charpentées, n'avaient pas grand choix. Là, elle est également dévoreuse, capricieuse, avec des sentiments limités à ses sens et ses plaisirs, mais semble n'être plus qu'un simple instrument du destin qui reste encore le Grand organisateur social.

Au reste, la mort de Nana, chez Zola, est déchirante, le visage rongé par la petite vérole, mais elle peut être interprétée comme le chemin de rédemption de nos sociétés imprégnées de fatalisme et fortement marquées par le Christianisme. Prudemment, Christian-Jaque a évacué cet ultime épisode et a choisi une mort plus "logique", et sans doute plus cinématographique, puisque c'est le comte Muffat qui l'étrangle.


Cela dit, en dehors du jeu parfois un peu nerveux, crispé, de Martine Carol, l'ensemble est une qualité supérieure, je crois, à "Madame du Barry" tourné l'année précédente par la même équipe et qui lorgnait vers le théâtre de boulevard. Dans une jolie phrase finale, Impétueux indique les yeux tristes de la jeune Nana qui voit sa mère (je cite) « …Gervaise, descendre dans sa nuit, à coups d'absinthe… » . On peut ajouter que Nana sort alors de l'estaminet où Gervaise s'enivre , s'éloigne dans la rue, un ruban à la main dont elle noue ses cheveux, entourée de jeunes garçons, déjà séduits, et qui préfigure ce qui sera son destin de mangeuse d'homme. Avec Christian-Jaque, sous des dehors brillants, joliment coloré, aidé d'un excellent dialogue de H. Jeanson, et une mise en scène très maîtrisée, le drame sommeille sous la comédie apparente, même si Nana, ici, n'en est plus que le véhicule.


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De Impétueux, le 12 mai 2007 à 19:31
Note du film : 5/6

La brièveté déroutante, puérile et vulgaire du titre fait qu'on se souvient généralement du nom de ce volume, le neuvième de la série des Rougon-Macquart, sans même l'avoir lu. Le roman est long, foisonnant, désespérant – comme nombre des Zola – mais ce n'est pas un chef d'oeuvre comme l'Assommoir, Germinal ou Pot-Bouille.

C'est l'histoire de la fille de Gervaise, Anna, dite Nana, demi-soeur de Jacques (Germinal) et Étienne (La bête humaine) Lantier et du pouvoir charnel formidable qu'elle exerce sur tous les hommes qu'elle croise, pouvoir renforcé encore par son absolue indifférence sensuelle à leur endroit (dû sûrement en partie à son saphisme). Le roman est celui de l'avilissement conscient, fasciné et écrasant d'amants incapables de retenir l'oiseau volage, capricieux, insupportable. Quelle que soit leur position sociale, leur situation de famille, leur certitude religieuse ou leur scepticisme aristocratique, elle les plumera tous, les conduira vers un sale précipice où ils perdront fortune, famille, honneur, raison de vivre.

C'est assez puissant, un peu trop systématisé, à mes yeux – le grand travers de Zola -, mais bien intéressant tout de même.

L'adaptation réalisée en 1955 par le plus qu'honnête Christian-Jaque, avec le concours d'Albert Valentin et d'Henri Jeanson – qui, en sus, signe un dialogue éblouissant – est très satisfaisante. Sans doute plusieurs épisodes importants sont-ils gommés, dans ce film de deux heures, mais la substance, l'ossature de l'oeuvre est respectée, à l'exception notable toutefois de l'aventure lesbienne de Nana et de Satin, qui est pourtant, me semble-t-il, une donnée importante, puisque Satin sera le seul véritable amour de Nana.

Mais la Qualité française est là, dans une grande richesse de décors et de costumes, avec une distribution remarquable, Charles Boyer superbe dans son acceptation de plus en plus consciente de sa catastrophe, Jacques Castelot qui trouve dans l'aristocrate viveur Vandoeuvre un rôle enfin épais (très belle scène du suicide dans l'écurie dévorée par les flammes), Paul Frankeur et Noël Roquevert réjouissants de veulerie, et Martine Carol, exaspérante de légèreté et d'égoïsme, totalement fermée à tout sentiment autre qu'instantané, totalement amorale, totalement avide…

Il est vrai que Nana, c'est cette petite fille qui contemple, de ses grands yeux d'enfant triste, sa mère, Gervaise, descendre dans sa nuit, à coup d'absinthe et de tord-boyaux, dans le beau film de René Clément


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