"More human than human"

, Blade Runner
et Alien
(dans cet ordre), parmi les cinq meilleures oeuvres du genre(1). Une enquête réalisée auprès de soixante des plus grands scientifiques mondiaux, publiée il y a un peu plus de deux ans par le quotidien britannique "The Guardian", désignait même l'adaptation du roman de Philip Kindred Dick
, "Do Androids Dream of Electric Sheep?" paru en 1968, en tête de classement. Comment peut-on expliquer que le troisième long métrage de l'aîné des frères Scott
, le premier produit par lui, jouisse d'une telle estime, durable de surcroît ? Probablement parce qu'il nous séduit et nous touche tout à la fois. La séduction réside dans sa beauté graphique et métaphorique, antithèse résolument urbaine apportée à l'inquiétant vide spatial du précédent film. L'intérêt est, lui, suscité par les thèmes fondamentaux, sensiblement énigmatiques, abordés par l'ouvrage du fragile auteur étasunien.
n'a cependant pas rencontré son public dès sa première distribution. Il ne réalisait, à l'époque, que moins de dix pour cent des entrées du hit E.T.
de Spielberg
, se situant même derrière le modeste Tron
(2) de Steve Lisberger
au budget pourtant bien inférieur. Les principales autres adaptations tirées ou inspirées de l'oeuvre de Philip K. Dick
, Minority Report
et Total Recall
, ont, après lui, obtenu des succès nettement plus substantiels. Le film connut en 1992 une seconde carrière en salles dans une version appelée "Director's Cut"(3) sans narration en voix off de l'original, et dans laquelle certaines scènes ne figuraient plus, notamment le final initial, au profit d'une très courte séquence onirique, devenue célèbre, dite "de la licorne".


, la littérature singulière de Philip K. Dick
ne manque pas de force. Personnage complexe, volontiers marginal, l'auteur né à Chicago est décédé quelques jours avant la sortie du film de Ridley Scott
et n'a donc pas pu formuler une opinion définitive sur cette adaptation. Blade Runner
n'est, de toutes façons, pas fidèle au roman, une liberté dénoncée par les connaisseurs ou admirateurs de l'écrivain, parmi lesquels le journaliste et animateur de radio Philippe Manœuvre. Les thèmes, constants dans l'oeuvre de Dick
, du double (Rachael/Pris) et de la réalité virtuelle sont abandonnés par un scénario cherchant avant tout à privilégier l'action ainsi qu'une certaine linéarité et simplicité de la narration.
), possède une évidente cohérence. Blade Runner
est l'une des rares productions d'anticipation à avoir réussi une intelligente synthèse entre la science-fiction et le classique film noir. Rick Deckard n'est-il pas le descendant des Philip Marlowe et Mike Hammer imaginés par Raymond Chandler
et Mickey Spillane
? L'atmosphère, intensément urbaine et oppressante, ne laisse-t-elle pas s'exprimer une certaine poésie onirique ? Rachael et Pris ne sont-elles pas, à leur manière, des femmes fatales ? 
et Return of the Jedi
, Blade Runner
prenait également le risque de confier à Han Solo, alias Harrison Ford
, un rôle (pour lequel Dustin Hoffman
était le premier choix et James Caan
aurait été pressenti) moins rudimentaire et positif. Au-delà de l'intrigue policière futuriste, graphiquement influencée par Moebius et Syd Mead et dont les effets visuels sont dus à Douglas Trumbull
, ce récit contre-utopique et nostalgique est aussi et surtout une intéressante réflexion sur l'identité, la mémoire et la vie. Nous ne sommes pas près d'oublier la dernière scène de Roy Batty, interprété par un excellent Rutger Hauer
, antagoniste ultime et admirable aède du XXIe siècle, profondément attaché à l'existence, fût-ce celle de son adversaire.
___
1- avec Metropolis
de Lang
et 2001: A Space Odyssey
de Kubrick
.
2- Deborah Harry
avait été pressentie pour tenir le rôles de Lora/Yori dans ce film et celui de Rachael dans celui de Scott
.
3- sixième et actuel dernier montage du film après les deux avant-premières différentes, les versions US et japonaise ainsi que la version dite internationale.