Une magnifique mise en scène expressionniste!
On Dangerous Ground fait de la neige une héroïne allégorique de la condition de ses personnages. En se bornant à l'analyse de la deuxième partie du film, le nœud de l'intrigue, on ne peut s'empêcher d'être frappé par l'utilisation de la neige comme ressort narratif essentiel du récit. Les traces de pas dans la neige, comme l'innocence bafouée de la victime, comme l'innocence dérangée du meurtrier, comme l'onde de choc dans un village bien tranquille, comme la difficulté du personnage de Ryan face à son métier de flic, comme une présence inattendue et incertaine dans le champ de vision vide d'Ida Lupino, comme le choix obligatoire d'une direction à suivre, un renoncement à effectuer. La neige, encore du côté de l'assassin innocent, qui provoque l'accident de voiture permettant la rencontre des personnages principaux, enfin, qui entraîne la chute mortelle du meurtrier, comme si l'état d'innocence contenait ainsi sa part d'autodestruction sous le soleil de la réalité.
C'est ce lyrisme naturaliste qui donne toute sa force originale au film de Nicholas Ray. Celui-ci oscille alors entre réalité documentaire de la séquence dans le village et onirisme décontextualisé dans la rencontre de Ryan et Lupino. Nicholas Ray filme en virtuose cette nature à la fausse innocence, au danger caché, au calme trompeur. Appréciez le lever du soleil sur un matin où tout doit basculer! Savourez la poursuite à pieds dans la montagne, un modèle de suspense et de clarté! Tremblez devant cette scène magistrale où Ida Lupino, qui a compris le drame qui vient de se passer, est perdue sans plus aucun repère dans l'immensité dépouillée du paysage!
La virtuosité de Ray ne s'arrête d'ailleurs pas là. Il y a aussi cet impressionnant mouvement de caméra lors de l'accident de voiture qui annonce la vue troublée d'Ida Lupino. Citons également donc les vues personnelles brouillées de l'aveugle renvoyant aux traces dans la neige. On peut en outre remarquer deux occurrences d'un même procédé de mise en scène, celui de la non-confrontation directe lors de l'apparition des deux protagonistes mystérieux du film. La première apparition d'Ida Lupino se fait uniquement par le biais de sa voix et du regard surpris de Ryan et du père de la victime et prépare à une scène essentielle déroutante. Choix d'autant plus troublant que le spectateur se retrouve finalement dans la situation de cette aveugle-même qu'on ne voit pas! Ce procédé se retrouve lorsque apparaît le frère d'Ida Lupino. Nous ne voyons alors pas le visage de celui-ci. Par un mouvement de plongée, la caméra nous donne à voir ses cheveux et nous interdit de mettre une personnalité visuelle sur cette voix d'assassin. Observons enfin les jeux d'ombres à la lueur du feu ou du soleil dans la maison de la jeune aveugle, soulignant les conflits entrecroisés qui se jouent. On pourrait aussi encore remarquer l'efficacité frontale des cadrages de la caméra, lorsque Ward Bond veut frapper Ida Lupino ou lorsque Ryan s'apprête à désarmer l'assassin.
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