"Are you waving the Fly off me?"
Quand Samuel Fuller
écrit et réalise Le port de la drogue
, les grands studios ont signé la charte anti-communiste. Il est de bon ton de "casser du rouge". L'espion allemand, nazi, ou bien japonais des films de la Seconde Guerre mondiale sont passés de mode. En se refroidissant, la guerre a fait rougir le méchant qui devient dorénavant l'espion communiste.
Pour la fox, Samuel Fuller
signe un film anti-communiste. Tout est là : l'espion communiste, la jeune femme naïve et manipulée (entendez par là : il faut rester sur vos gardes pour ne pas vous faire infecter) qui ouvrira les yeux sur sa situation et le héros qui va agir pour le bien de la Nation. Tout est là, mais passé devant la caméra de Fuller, tout s'effrite. L'espion communiste ressemble à un stéréotype sans consistance, presque une figure de rhétorique sans intérêt car sans substance. La jeune femme change de camp, mais ne meurt pas comme il se doit pourtant, et surtout le héros refuse lui d'agir pour la patrie. Le Drapeau Américain ne l'excite pas. Sa seule motivation, c'est la sienne, le reste n'est que blabla et manipulation. Il ne mange pas de ce pain là, il ne semble même pas croire à cette menace rouge dont pourtant la police et le FBI lui ressassent les oreilles. S'il agit contre l'espion, c'est uniquement par vengeance : l'espion a eu la mauvaise idée de violenter celle qui deviendra sa petite amie.
Le personnage de Skip voit se concrétiser en lui tout ce qu'on peut trouver d'un personnage Fullerien : c'est un individualiste, un type intelligent sans être cultivé, mais possédant l'intelligence (c'est-à-dire la compréhension) du monde qui l'entoure. Impossible donc pour lui de marcher dans la combine de l'anti-communisme. Richard Wydmark trouve dans ce rôle un des ses meilleurs personnages. Son jeu distant, toujours sourire en coin, comme s'il maîtrisait toujours tout est fascinant.
Ce qui intéresse Fuller ce n'est évidemment pas la dénonciation communiste (à laquelle il ne semble pas croire), mais une description de deux mondes qui s'opposent. D'un côté le monde de la police, un monde établi, reconnu, qui est à la fois violence (le flic a sans doute tabassé plusieurs fois Skip) et manipulation (le type de la CIA agite le Drapeau sous le nez de Skip), un monde qui est sûr de ses assises et qui ne cherche pas à intégrer ceux qui lui sont étrangers.
Ces étrangers, il y en a trois dans le film. Skip, la jeune femme et surtout Moe, une vieille indicatrice, personnage subtilement écrit et magnifiquement joué. Elle vend des cravates, mais vend surtout des infos à la police (elle vend ainsi l'info à la police sur Skip, qui le tolère parce que ça fait partie du jeu). Elle n'a qu'une motivation: pouvoir se payer sa place au cimetière. Elle économise pour ça. Lui, c'est donc un pickpocket qui a fait déjà trois fois de la prison et qui pourtant recommence ses vols. Elle c'est une prostituée qui va à droite et à gauche en fonctionnant du vent qui la pousse.
Ces trois personnages sont les laissés pour comptes de la société, une sous-société dans la société officielle. Ils ont leurs règles, leur fonctionnement et Fuller par ce film semble nous montrer que finalement la politique internationale des Etats-Unis est finalement bien loin de ces gens, soucieux avant tout (et avant la menace rouge) de pouvoir manger, survivre.
Fuller donne à ce film une mise en scène sublime. Très sobre dans les moments calmes, très resserré sur les personnage (notamment Moe qui semble le toucher particulièrement), il sait être particulièrement violent quand il le faut. Les deux scènes de bagarre (l'espion et la jeune femme d'un côté et la bagarre finale ensuite) sont d'une modernité étonnante. La lumière, la rareté de la musique et le scénario, tout cela fait de ce film un bijou du cinéma.